Le problème du travail moderne

Il y a une satisfaction indescriptible que je ressens lorsque j’assemble les ingrédients d’un bon repas, surtout si j’ai fait pousser moi-même les légumes.

J’éprouve la même satisfaction lorsque je construis quelque chose, du plan au produit fini, à partir de matériaux bruts.

Je ressens cette même satisfaction lorsque je prends un objet qui ne fonctionne plus et que je le répare, qu’il fonctionne à nouveau.

Rien de tout cela ne me procure du revenu. Ça reste pourtant du travail. Et autrefois, il n’y a pas si longtemps, avant les grandes révolutions industrielles, je pense, en généralisant bien sûr, que beaucoup plus de travailleurs accomplissaient un travail plus concret, moins parcellisé.

Il est important, je crois, pour l’estime de soi et la satisfaction personnelle d’accomplir un travail qui fait du sens, qui a une finalité claire, qui apporte une plus value et de pouvoir la constater de ses yeux.

Et c’est là, à mon sens, que le travail de tant de gens de notre société est devenu problématique.

Il est devenu difficile pour beaucoup de comprendre la mission, souvent très vague, de ce qu’ils ont à accomplir ou de s’identifier à cette mission, soit parce que la mission ne nous rejoint pas, soit parce que la mission n’est pas la vraie mission (la vraie mission est un profit en croissance pour les actionnaires), soit parce que l’apport du travail à la mission est trop mince ou peu clair.

Il y a donc déconnexion entre le moyen et la fin. Ce qui crée un désengagement.

On se met alors à travailler pour gagner de l’argent, pour acheter des cossins et payer des factures et recommencer le cycle.

Ce cycle apporte une certaine satisfaction pendant un temps, mais à moyen ou long terme, je doute que beaucoup l’apprécient réellement.

À la limite, je trouve plus satisfaisant d’arriver devant ma maison en désordre, d’y faire le ménage et d’obtenir une maison propre et bien rangée. Toutes les étapes sont sous mon contrôle et je suis le bénéficiaire direct et unique du résultat. Le lien de cause à effet est clair, le bénéfice immédiat.

À un moment dans ma vie, j’ai vendu des contrats d’assurance. S’il y a quelque chose d’abstrait que l’on puisse vendre c’est bien ça.

La grande majorité du temps, on prend de l’assurance et on ne s’en sert pas. Évidemment, l’assurance prend tout son sens lorsqu’on subit un sinistre majeur comme un incendie. Mais, c’est peu fréquent.

Mes employeurs en ce domaine ne voulaient pas que les vendeurs d’assurance soient exposés aux réclamants. D’ailleurs, il faut un permis différent pour vendre l’assurance et traiter les réclamations.

J’ai failli aller chercher ce permis par satisfaction personnelle… après avoir vendu des milliers de contrats, je n’avais toujours pas été exposé à quelqu’un que j’avais aidé. Mes conseils et recommandations avaient-ils une valeur?

J’ai quitté ce domaine dès que j’en ai eu la chance. Je n’y trouvais pas de satisfaction. Je ressentais une forte déconnexion par rapport à ma tâche vs le résultat final.

D’autant plus que l’objectif d’une cie d’assurance est d’avoir le moins de réclamations possible. On cherche donc le plus possible à protéger les gens qui ont le moins besoin de protection.

Ce n’est pas tout le monde qui est comme moi bien sûr. Mais je pense que beaucoup de gens aiment néanmoins ressentir qu’ils sont utiles, qu’ils ne gaspillent pas leur temps en vain.

Pour donner un sens à mon travail j’ai notamment bâti mon plan d’évasion. Je sais ainsi qu’à chaque paye, j’ai un impact sur ce plan. Il avance, l’objectif à atteindre est plus près. Car si la mission de mon travail manque souvent de clarté, cet objectif à atteindre que je me suis fixé, lui est très concret. Il donne un sens à mon travail…

Et je continue à écrire ici non pas parce que ça me rapporte de l’argent. Ça n’en rapporte pas ou si peu. J’écris ici pour deux raisons, ça me garde motivé vers l’atteinte de mon objectif et parce qu’au fil des années, j’aurai inspiré quelques personnes.

Je sais que ça a l’air cliché, mais si mes mots peuvent avoir inspiré ou aidé une personne, ça me crée une grande satisfaction.

À trop travailler pour le profit des actionnaires (inconnus en quantité industrielle) et l’argent que l’on va gagner on en oublie que le travail c’est quelque chose que l’on fait ou que l’on veut faire pour apporter une plus value. Et pour moi, c’est clairement plus motivant de constater que la plus value revient à ceux qui en ont réellement besoin, pas à un obscur riche capitaliste qui pourra se prendre une gorgée de plus de champagne avec un petit four au caviar sur son yacht privé.

Il y a beaucoup de gens qui partent à la retraite ces temps-ci, des baby boomers qui ont donné leur vie à un employeur. J’ai pu constater qu’après quelques semaines ou quelques mois pour les meilleurs d’entre eux, ils sombraient dans l’oubli…

Et si on se rappellait d’eux, ce n’était habituellement pas à cause de leur « art », talent ou de la grande plus value qu’ils apportaient au travail, mais à cause de leur caractère.

Untel était drôle, l’autre toujours colérique, une telle était toujours en congé de maladie quand la période de rush arrivait etc… On se rappelle d’anecdotes à propos des gens, mais rarement j’ai entendu parler de l’incroyable plus value irremplaçable d’un employé du passé par rapport à la qualité du travail qu’il produisait…

Le fait est que la plupart des tâches contribuent maintenant si peu au grand cycle de production qu’on pourrait probablement en éliminer beaucoup (restructuration) sans altérer le produit fini.

D’ailleurs, lorsqu’il y a restructuration, est-ce que quelqu’un s’inquiète réellement de perdre Jean-Guy ou Richard pour ce qu’il sait faire? Les gens s’inquètent en général plutôt de perdre leur salaire et leurs amis…

La plupart des tâches modernes peuvent être apprises en quelques minutes, heures, jours, semaines ou mois.

Il existe bien sûr des métiers hautement spécialisés, mais ils ne sont pas la norme et il y a probablement une armée d’ingénieurs en train de travailler à les éliminer en décortiquant les processus à leur plus simple expression.

L’une des raisons majeures pour moi de vouloir atteindre la liberté financière, c’est de pouvoir consacrer ensuite mon temps à faire du travail concret qui me stimule. À l’occasion mon travail générera potentiellement du profit monétaire, mais je ne veux pas que ça devienne la finalité.

Je voudrai travailler pour la satisfaction que ça m’apporte et constater directement l’impact que j’aurai eu.

Par exemple, réparer le frigidaire d’une dame âgée pour le plaisir que j’en tire d’aider mon prochain, fabriquer un meuble pour la satisfaction que je retire à travailler le bois…

Je vais sûrement aussi beaucoup jardiner pour le plaisir de manger mes propres légumes bio sans cochonneries chimiques dedans et je travaillerai probablement à optimiser ma production non pas pour la rendre rentable, mais pour le plaisir du défi intellectuel et le plaisir d’essayer de créer un écosystème par exemple.

Dans l’attente, j’ai fait au mieux pour rendre mon travail stimulant en me positionnant comme personne-ressource. Les autres se tournent vers moi pour de l’aide dans leurs dossiers difficiles… ça me donne au moins l’impression d’être utile à quelqu’un même si au final, ce qu’on accomplit n’est pas si clair…

Je ne suis pas irremblaçable. On pourrait éliminer mon poste demain et il n’y aurait malheureusement à peu près aucune différence… Au moins je le sais. Mais ça ne rend pas la chose plus motivante.

Je ne m’en plains pas. Je tire une grande plus value personnelle de ce travail. Un salaire que je convertis en grand partie en liberté financière future!

Mais pour en tirer réellement du sens, je dois m’accrocher à mon objectif d’épargne et de liberté financière.

La parcellisation des tâches a certe rendu le profit plus intéressant et a réduit les difficultés à trouver de la main d’oeuvre qualifiée, puisque réduites à leur plus simple expression, les tâches peuvent être entreprises par le plus grand nombre, ce qui tient les salaires bas…

Mais, le bénéfice pour les travailleurs n’est pas vraiment au rendez-vous… Il l’est par contre pour la majorité en réduisant le chômage.

Ce qui est normal puisque ce système a été inventé par les capitalistes pour les capitalistes.

Je rêve d’un avenir où les humains pourront se concentrer sur ce qui fait de nous des êtres hors du commun : notre imagination, notre créativité, nos arts…

Car au cours des deux derniers siècles on s’est beaucoup attardé à transformer la force brut du travail humain en ressource mécanique.

Or, nous ne sommes pas des robots et de se faire traiter comme un numéro ça ne plait à personne…

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