Ces compagnies qui jouent avec les mots et la bullshit corporative

Depuis plusieurs années déjà, il existe un fort mouvement social appelé « la pensée positive » qui est un corollaire de la « pensée magique ou loi de l’attraction » au sein du climat de culture de bien des entreprises.

Ces entreprises croient créer un milieu de vie « positif » pour leurs employés, mais à mon avis, ils se mettent un doigt dans le fion et perdent en crédibilité, confiance en plus de perdre, bien souvent, leurs meilleurs éléments qui finissent invariablement par en avoir raz le pompon de se faire lessiver le cerveau de conneries irrationnelles.

La pensée positive est une sorte de secte ridicule qui a comme postulat de base que tout doit être tourné en positif, avalé et digéré comme tel et qui oblitère carrément les émotions humaines normales.

La « pensée positive » s’appuie sur la ridicule et complètement irrationnelle « loi de l’attraction » à laquelle beaucoup de gens semblent adhérer sans esprit critique de nos jours.

En gros, on est prêt à aller jusqu’à faire carrément des dénis de réalité constamment pour arriver à nos fins tout en nourrissant la croyance que « si on y croit très fort, tout est possible » et en croyant que c’est cette croyance et non les actes qu’on pose qui a un réel impact sur l’atteinte des résultats escomptés.

Selon ce postulat, simplement croire très fort que je pourrai prendre ma retraite à 45 ans serait suffisant pour que ça soit possible. Humm… Je fais le test avec quiconque le veut! On se compare à 45 ans. Moi je vais continuer à épargner comme un fou et toi continues à y penser très fort.

Oh, je ne dis pas qu’avoir une attitude positive est néfaste, loin de là! Avoir une attitude positive, au contraire, tend à permettre de réaliser de grandes choses. On voit les obstacles comme des défis à surmonter. On est plus souriant ce qui, en général, rend plus attirant. Les gens ont davantage le goût de se trouver dans notre entourage, de nous proposer des promotions etc…

Avoir une attitude positive est une bonne chose. Mais, ne faisons pas des amalgames. Il y a une marge immense entre avoir une attitude positive et croire en des sotises comme la « loi de l’attraction ».

Inventer du positif alors qu’il n’y en a pas ou encore, chercher à faire croire à l’esprit et à tous ceux qui nous entourent qu’une chose négative est positive… je ne pense pas que ça soit sain d’esprit.

Pourtant, plusieurs poussent cette idée à l’extrême. Prenons « …l’exemple du champion cycliste Lance Armstrong qui se plait à déclarer que le cancer est la meilleure chose qui lui soit jamais arrivée !« .

Yeah… sure! Pousse mais pousse égal le gros!

Autre exemple, là où je travaille, les discussions de couloir sont proscrites. La loi est non écrite mais… S’y faire prendre c’est se faire cataloguer très négativement parce que les rumeurs sont le début d’un cycle néfaste pour l’entreprise.

Avoir des discussions de couloir, c’est démontrer son absence de confiance envers ses collègues, ses supérieurs, l’entreprise… on a même eu une formation sur le sujet. Et on nous à bien averti. Si quelqu’un essaie de nous entraîner dans une discussion de couloir il faut lui dire que c’est un « plein de mard… » (traduction libre : you’re full of crap ») et se soustraire rapidement de cette discussion.

Évidemment, les gourous de la secte ont inventé des termes très évocateurs et recherchés pour parler positivement au travail.

Comme dans le livre de Orwell, 1984, on réécrit la langue et on s’attarde à ses effets.

Par exemple, le changement n’est plus du changement, mais du mouvement… parce que « le changement… ça fait peur! » Ou encore, on devrait parler d’améliorations, c’est encore mieux. Et les gens se plaisent et se congratulent lorsque de nouveaux mots plus appropriés sont découverts.

Combien de meetings j’ai passé à chercher des façons « positives » de ne rien dire?

Bizarrement, j’excelle là-dedans en comparaison de mes collègues. Je suis même plutôt certain que ça m’a aidé à obtenir des promotions.

Par exemple, perdre son emploi c’est « avoir la chance de relever de nouveaux défis. »

Changer la description des postes et t’ajouter des tâches qui alourdissent tes journées déjà débordantes, c’est te permettre d’améliorer tes perspectives de carrière et de grandir en tant que personne en t’offrant le défi d’avoir à jongler avec des impératifs élevés et des délais qui te permettront d’actualiser tes compétences en gestion du temps et des priorités.

Hier, c’était ma première journée de travail (lorsque j’ai commencé à écrire cet article) après plusieurs mois et déjà, je me suis fait lessiver de bullshit corpo… j’avais un nouveau poster à accrocher de façon visible dans mon bureau, on a changé le manuel… oups!!!

Il ne faut pas dire « changer ». Il faut dire on a « amélioré » le manuel… c’est plus positif… (je me suis fait chicaner).

L’an dernier j’ai même eu une formation (coûteuse) sur le pouvoir des mots.

Par exemple, il était primordial d’abolir le « mais » de nos échanges car le mais est un mot terrible… qui ne respecte pas l’autre.

Évidemment, on utilise le « mais » essentiellement lorsque nous ne sommes pas d’accord…

– On a remplacé les échelles salariales par des Tribus. Toi tu vas faire parti de la tribu des analystes.

– okay MAIS c’est quoi mon salaire maintenant?

– Oh, tu auras le même salaire que le reste de ta tribu! Tu vas voir, c’est vraiment un concept révolutionnaire.

– okay… mais c’est quoi le salaire de ma … tribu?

– C’est secondaire. Regarde bien. Dans le cadre de la réingénierie de notre architecture en redéploiement des ressources humaines internes, ta tribu te qualifie comme un analyste parachevé et spécialisé comme technicien professionnel polyvalent. Tu as donc maintenant la possibilité de naviguer sur un portail situé dans le cloud et de voir toutes les opportunités de carrière offertes aux gens de ta tribu. De belles opportunités s’offrent à toi de découvrir l’entreprise et d’apprécier toutes les voies de navigation que ton bateau peut emprunter pour cheminer sur la voie de la réussite.

Dans ma tête : « ouf ça lui en a pris du temps et de la bullshit pour me dire qu’ils vont couper ma paye mais que je suis chanceux parce que maintenant je pourrai voir les affichages de poste sur internet plutôt que sur l’intranet. »

– okay… c’est cool.. mais combien ça paye?

– ça paye bien, ça paye bien et le potentiel est immense en fonction de ta performance individuelle bien évidemment, car nous sommes maintenant une compagnie performante pour qui le travail d’équipe n’est pas qu’une valeur mais c’est plutôt une vertue! D’une part, nous nous voulons un employeur conccurentiel qui offre un équilibre travail-famille et une protection du style de vie en cas d’incident fortuit grâce à notre généreuse gamme d’avantages sociaux offerts par l’entremise d’un partenaire externe de grande renommée, d’autre parts, nous cherchons à attirer de grands talents et des gens innovateurs pour faire face aux enjeux du 21e siècle.

– okay… c’est bien cool tout ça MAIS combien ça paye!!!!!

– oh, tu seras rencontré sous peu, ne t’en fais pas, c’est rien de majeur. Il faut voir tous les avantages de ces améliorations! D’ailleurs, pour quelle raison tu viens travailler ici au juste. Je t’écoute depuis tantôt et j’essaie de demeurer ouvert, pourtant tout ce que j’entends c’est que ta priorité numéro 1 semble être d’ordre salarial. Ça me déçoit beaucoup. Tu sais, le salaire ne fait pas le bonheur… il y a d’autres moyens de récompenser la performance. Peut-être devrais-tu réfléchir aux raisons profondes qui te poussent à travailler ici si le salaire est une si grande préoccupation pour toi!

Et là dans ma tête :

– Regarde, je m’en calisse de tes raisons profondes tabarn… pis j’en veux pas de tes ostis d’alternatives de compensation. T’es en train de jouer avec mon salaire, ta tribu de mard… tu peux te la mettre où je pense et me dire « combien tu me voles au juste??? ».

MAIS, les prêcheurs de bullshit corporative ne tolèrent pas le désaccord.

Par exemple, on coupe le salaire des employés, mais c’est une belle opportunité de faire le point sur sa carrière et c’est évidemment très positif pour l’avenir de la compagnie. Il faut s’oublier et penser au bien commun et à l’avenir. Car ces nouvelles politiques salariales nous positionnent bien pour l’avenir et encouragent le dépassement de soi.

En plus, maintenant on s’engage à te rencontrer au moins une fois par mois pour te remercier de ton excellent travail et te donner une ‘tite tape dans le dos. C’est rendu obligatoire et évidemment, ce sera une tape obligatoire mais honnête et sincère??!!!

Si tes collègues t’apprécient, désormais ils peuvent aussi te faire créditer des « points succès » et avec ça, quand tu en auras assez, tu pourras t’acheter un beau robot culinaire à 45$ de chez Canadian Tire par l’entremise de notre catalogue interne de récompenses pour les employés qui contribuent hautement au succès de l’entreprise.

Une culture positive qui n’accepte pas les émotions des gens sauf quand cette émotion c’est le sourire, une culture positive qui n’accepte pas le désaccord sauf lorsque le désaccord est sur ton attitude qui n’est pas positive, une culture positive qui cherche à jouer constamment avec les mots pour faire dévier la réalité, pour moi n’est pas une culture positive. C’est une culture qui manque de réalisme, de transparence, qui est bourrée d’hypocrisie et qui ne suscite pas la confiance.

D’ailleurs, là où je travaille, il y a une vigie de la pensée positive. Dans chaque secteur, il y a au moins un représentant qu’on appelle des « Champions ». On fait des sondages (confidentiels et anonymes yeah sure) aux trois mois sur notre état de positivité par rapport à la compagnie, à nos collègues etc… et 2 fois par année on nous demande de remplir un sondage (de plus de 75 questions) sur l’attitude positive de notre supérieur immédiat.

Là où je travaille, être positif et sourire en toute occasion, en tout temps, à tout moment, c’est une loi et l’enfreindre est punissable de peines variables mais invariablement déplaisantes et qui peuvent mener au licenciement.

Maudit que j’étais bien en congé!

En tant que gestionnaire je dois évidemment me faire l’apôtre de la pensée positive et le pape de la culture au sein de l’entreprise. On m’a remis la bible des « messages clés » que je dois apprendre afin d’altérer mon langage pour le rendre en accordance avec la mission et la culture de notre entreprise. On me convoque au séminaire quelque fois par année pour s’assurer que mes babines suivent les saints écrits.

Je suis l’ange du mouvement (lire changement), comme me l’a dit mon patron (un converti pur et dur). Mon rôle est d’aider (de forcer) les gens à naviguer à travers les eaux troubles de l’incertitude face à l’avenir afin de les diriger vers la terre promise, une terre où chaque jour un calinours te fait un bisou, une terre où un arc-en-ciel zèbre le firmament de sa parure divine, une terre où tout le monde danse tout nu en se tenant par la main tout en chantonnant l’air du succès et de la performance!

Vivement ma retraite!

Et vous, avez-vous parfois l’impression que votre employeur pousse la note un peu loin et tend à vouloir trop s’immiscer dans votre personnalité et votre « moi intérieur »?

Pour en apprendre plus sur la bullshit corpo et la pensée positive :

The Urban dictionnary

The real meaning behind 10 popular business expressions

The corporate bullshit generator

Pensée positive : limites et dangers

12 Comments

  1. Ned
  2. Anti-RH
  3. Maxime

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