7 ans de prison…

Il y 36 ans de cela, j’ai fait le plus grand acte de rébellion que l’on puisse imaginer. Contre toutes attentes, contre les lois de la probabilité, le miracle fut. Je suis né. Moi. Pas un autre.

À l’époque, j’étais loin de me douter que c’était un acte aussi répréhensible et assorti d’une si lourde peine : l’esclavage à perpétuité avec peu de possibilités de libération conditionnelle pour la grande majorité d’entre nous.

Pourtant, j’ai gagné à la loterie de l’ovule. Je suis né à la fin du vingtième siècle, en Amérique, probablement à l’époque la plus riche et la plus stable de toute l’histoire connue de l’humanité.

En plus, je suis né en santé, doué pour apprendre et prendre ma place dans ce monde.

Récemment, ce sont mes deux enfants qui ont commis cet acte de rébellion.

Plutôt que de les condamner eux aussi à perpétuité, j’ai décidé de mettre en place un planpour leur donner plus d’options à l’âge adulte.

Et j’ai aussi décidé de passer plusieurs mois avec eux, sans travailler. J’ai décidé de prendre une pause professionnelle et de me dédier à 100% à mes enfants, à cette beauté, à ces petits êtres avides de câlins, d’amour et de connaissances.

Aujourd’hui, après tous ces mois, ma « permission » se termine… j’ai voulu passer du temps en famille pour avoir le temps de connaître mes enfants et d’assister à quelques uns de leurs « moments clés ».

Je m’en suis tellement voulu d’avoir raté les premiers pas de mon fils… d’avoir raté la première fois où il s’est mis à marcher à 4 pattes…

Je raterai vraisemblablement ceux de ma fille…

Ces mois furent des moments magiques qui seront à jamais gravés dans ma mémoire.

L’attachement est fort! L’amour encore plus fort entre les membres de notre petite famille. C’est nous contre le monde!

J’ai eu le privilège (que peu de père peuvent se vanter d’avoir eu), de passer d’innombrables journées à m’occuper de mes enfants, à les aimer, à leur faire découvrir la beauté de ce monde et la nature.

Chaque journée, une nouvelle découverte nous attendait… faire un jello, faire pousser des graines, chasser des trésors au parc, nourrir les animaux sauvages et jouer à des jeux imaginaires avec eux…

Je n’ai jamais autant joué de toute ma vie et j’aurais aimé que ces moments durent à jamais.

Ce matin, je suis parti à l’aube, avant leur réveil.

Je sais que mon p’tit gars va me chercher… il va penser que je l’abandonne, lui mon petit compagnon de tous les instants.

– Papa s’en va dehors!

– Moi aussi, moi aussi, moi aussi! On va dessiner des dinosaures dans la neige papa!!! Et on amène la princesse! Me disait-il hier en empoignant la tuque de sa soeur et ses bottes de dinosaures.

Voilà à quoi ressemblait toutes mes sorties…

Mais ce matin, il se réveillera et je ne serai plus là.

Sa première phrase sera sûrement :

– Papa il est pas là. Papa il est pa’tie sans moi et la princesse.

J’en ai les larmes aux yeux à l’imaginer…

Depuis plusieurs semaines déjà, je le prépare à cela. J’essaie de lui expliquer mais les concepts de « demain », « travailler » pour lui sont encore nébuleux. Et ma fille ne parle pas encore bien sûr. C’est encore un petit bébé qui commence juste à s’éveiller au monde qui l’entoure. Elle est dans sa phase de l’abandon. Dès qu’elle nous perd des yeux, c’est la crise assurée… quel moment merdique pour faire le tour de magie de la disparition! À Quelle cruauté je l’expose…

« Demain, papa va travailler. Papa devra aller travailler tous les jours et on se verra le soir. »

– Moi aussi!!! Répondait mon petit lapin.

– Non… papa n’a pas le droit de t’amener avec lui… j’aimerais beaucoup, mais tu es trop petit et le boss à papa ne veut pas (tin toi méchant boss lol).

– Papaaaaa…. (snif snif)

– Je m’excuse mon lapin… Papa doit aller travailler pour payer la maison…

Non papa la maison est trop grande!

Je n’ai pas le pleur facile. Mais cette fois-ci, il m’a eu.

Il a deux ans et déjà… il comprend intuitivement que c’est ridicule ce système. Ce n’est pas moi, ni maman qui lui a dit ça.

– Papa, la maison est trop grande. On peut acheter (ça il le comprend on est allé très souvent au magasin ensemble)… une maison plus petite!!!!

Je ne sais pas s’il a réellement compris la portée de ses paroles, s’il en comprend la signification mais une chose est certaine, je ne m’attendais pas à avoir une discussion aussi élaborée avec un enfant de 2 ans.

Il m’a remis en pleine face tout le ridicule de la rat race.

Je travaille pour dépenser. Je dépense pour consommer et je consomme pour vivre. Wash, rinse, repeat.

Ces choses là n’ont visiblement aucune importance pour un enfant qui s’amuse avec des branches, des cailloux, des écureuils et la richesse qu’on trouve dans une simple graine plantée dans le jardin.

Cette richesse gratuite est partout autour de nous et pendant des millions d’années (ou 380 000 ans selon le plus vieux spécimen humain retrouvé… si je ne me trompe pas), cette richesse a été suffisante à l’homme… pourquoi ne l’est-elle plus pour nous?

Pour qu’on puisse se payer des écrans 72″ et le câble pour vivre des aventures imaginaires qu’on ne vivra jamais parce qu’on n’a pas le temps?

Il fut un temps où l’on n’avait pas à s’inscrire la plus grande partie de sa vie comme esclave afin de s’acheter un endroit où dormir… c’était naturel.

Aujourd’hui, l’homme s’est approprié l’eau et la terre, la faune et la flore et faire un pas sans avoir à dépenser un sous relève presque de l’utopie.

Je garde en moi deux choses de cette expérience : des souvenirs inoubliables et le plus grand sentiment de culpabilité que je n’ai jamais eu à porter de toute ma vie pour ne pas avoir eu l’intelligence d’épargner davantage avant ou encore de trouver un moyen de me libérer des contraintes capitalistes d’un emploi salarié qui gruge les plus belles heures, journées et années de ma vie.

Je sais que je suis un « privilégié ». J’ai pu me payer ce bon temps grâce à mes revenus et épargnes, grâce aussi à cette société qui a réussi à implanter un système qui permet aux parents de recevoir une partie de leur salaire pour voir un peu leur enfant grandir pendant quelques mois qui passent à la vitesse de l’éclair.

Mais, cela ne devrait pas être un privilège. Ce devrait être la vie.

Si j’avais besoin d’une plus grande motivation pour épargner, mon fils me l’a donnée en paroles et ma fille avec ses beaux grands yeux.

Puisque tout se monnaye de nos jours, je vais acheter ma liberté, raccourcir ma peine… dans 7 ans, au plus, je serai libre.

Mais, mes enfants auront 8 et 9 ans environ… ces beaux moments seront passés… sans que je ne puisse y goûter à pleine bouche…

J’écris ces lignes pendant que je suis dans le transport en commun, comme l’une de ces vaches que l’on trouve si bête d’entrer dans le convoi qui les mène à la mort…

Je me vois tellement débarquer, retourner en arrière et répondre à mon fils :

– Aller mon grand! Mets tes bottes de dinosaure. On s’en va travailler ensemble!

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  1. BarbeRiche
      • BarbeRiche

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