La misère des riches

(Texte romanesque) Arrivé depuis quelques années en sol Canadien, je porte encore en moi la douleur et des images qui me terrifient la nuit et le jour aussi parfois…

Un bruit soudain, une odeur et mon coeur s’emballe. J’oublie souvent qu’ici, je suis en sécurité et que je n’ai pas à craindre d’être emporté corps et âme à tout instant dans une grand brouhaha infernal.

Là-bas, d’où je viens, la vie était loin d’être facile comme au Canada…

Partir le matin le ventre vide en quête de vivres ou d’un peu d’argent pour ma famille, espérant retrouver ma femme et mes enfants sains et saufs le soir en revenant même si nous ne partagions pas les convictions religieuses de la majorité, c’est une peur qui ne me quittait jamais. J’ai vu tant de familles détruites… tant de détresse dans les yeux de mères épleurées…

Durant la guerre qui opposait les factions, j’ai perdu beaucoup des miens, de mes proches, de mes amis d’enfance aussi. Ils m’ont été arrachés et j’ai perdu tant que souvent, j’espérais être le prochain et que cette terreur qui m’habitait en permance me quitte à jamais.

Même l’école de mon enfance a été complètement rasée par les horreurs de la guerre. Nous avons passé près de voir notre coeur cesser de battre à plus d’une occassion. Mais, nous avons été épargnés, ma femme, mes fils et moi-même.

Je ne comprends toujours pas comment nous avons pu nous en sortir… toutes ces nuits à nous cacher dans des endroits lugubres afin d’échapper aux milices de la mort et à craindre que la lumière du jour ne nous dévoile avant qu’ils ne partent…

Toutes ces fois où mes enfants allaient jouer au ballon sur le terrain vague près de notre maison et que chaque fois j’avais peur qu’un 4×4 débarque et les emporte sans que je ne puisse rien y faire.

Nous avons eu une chance inouïe et cette chance ne nous a pas quitté depuis. Nous avons pu fuir la peste et le désespoir et s’installer ici au Canada.

Ne vous y méprenez pas. J’aime mon pays. C’est la terre où je suis né, la terre de mes ancêtres et j’y serai attaché à tout jamais. Mais là-bas, il n’y a plus beaucoup d’espoir pour des gens comme moi.

Ce matin, alors que je rêvassais, ce qui m’arrivait de plus en plus souvent depuis que je vivais au Canada, Louis, mon patron, m’a tiré de mes pensées en ronchonnant… il se plaignait que l’essence coûte 7 cents de plus le litre qu’hier (évidemment le jour où il devait faire le plein), que sa thermopompe a lâché et que l’école exigeait que son fils achète certaines fournitures scolaires qui allaient lui coûter quelques dollars de plus. Il en parlait comme s’il vivait une malédiction.

« Jamais deux sans trois, me répétait-il insistant. On s’en sort pas mon gars! »

J’acquiescai poliement. Louis avait été élevé dans la ouate… il n’avait jamais connu les horreurs de la guerre…

Et en m’en venant au boulot ce matin, l’animateur de radio pestait contre la gestion du déneigement et le fait qu’après deux jours… DEUX jours (comme si c’était l’éternité), certaines rues de Montréal n’étaient toujours pas complètement déneigées. Quel apocalypse, jurait l’animateur! Quelle incompétence de nos bons fonctionnaires syndiqués!

Depuis que je suis ici, je pars au travail le ventre plein, je n’ai plus peur de ne pas retrouver mes enfants en revenant le soir. En fait, c’est faux… j’ai encore peur. On ne se défait pas si facilement de tels traumatismes, mais je sais au fond de moi que ce sont des craintss irrationnelles désormais.

Je n’ai plus peur non plus de me retrouver devant un barrage routier où on sélectionne systématiquement les gens de mon appartenance religieuse pour les amener derrière ce mur de vieilles pierres pleines de mousse là-bas, celui d’où personne ne revient jamais.

Depuis que je suis ici, j’ai de l’espoir… ça me fait peur aussi mais ça m’emplit de joie en même temps.

Depuis que je suis ici, je suis riche comme chacun d’entre nous. Mais, les gens ne semblent pas s’en rendre compte. Ils tiennent cette richesse pour acquise.

Peut-être que d’ici quelques années, moi aussi je pesterai contre le fait que j’ai du faire deux épiceries pour trouver ma marque préférée de gauffres aux bleuets. Peut-être que moi aussi je me mettrai à chialer contre le soleil trop chaud, la pluie qui tombe depuis trop longtemps et la neige en un peu trop grande quantité.

J’en doute mais qui sait… déjà, je vois mes enfants formuler de plus en plus souvent ce genre de remarques.

Parfois je me demande : L’homme peut-il apprécier ce qu’il a à sa juste valeur s’il n’a pas connu la privation, le désespoir et la souffrance?

Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu, mais il est évident que ça remet les choses en pespective.

Le printemps arrive sous peu… mes enfants pourront à nouveau courrir dans ce parc devant la maison. Ce parc dans lequel aucune mine anti-personnelle n’est enfouie… ce parc dans lequel aucun 4×4 ne débarquera à tout rompre avec des hommes armés jusqu’aux dents pour emporter mes enfants.

Il fait bon vivre au Canada même si les gens se plaignent beaucoup.

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